Ma trousse e(s)t moi : présentation

Georges Perec, dans L’Infraordinaire, nous invite à nous questionner sur nous-mêmes à partir des éléments les plus ténus de notre quotidien : les gestes machinaux ou les objets qui, dans les faits, en constituent la plus grande part, mais qu’on tient pour secondaires, négligeables, qu’on exclut du champ de notre volonté (trop occupés à des projets qu’on veut sérieux, à nous livrer à la « fièvre des tâches »), et sur lesquels on ne prend pour ainsi dire jamais le temps de se questionner : (volontairement ?) distraits par l’extraordinaire, on néglige l’infra-ordinaire. Ce dernier nous révèle pourtant, et se fait écrivain celui qui s’arrête un moment sur le dérisoire pour le faire parler.

Ce qu’il s’agit d’interroger, c’est la brique, le béton, le verre, nos manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. Nous vivons, certes, nous respirons, certes ; nous marchons, nous ouvrons des portes, nous descendons des escaliers, nous nous asseyons à une table pour manger, nous nous couchons dans un lit pour dormir. Comment ? Où ? Quand ? Pourquoi ?

Décrivez votre rue. Décrivez-en une autre. Comparez.

Faites l’inventaire de vos poches, de votre sac. Interrogez-vous sur la provenance, l’usage et le devenir de chacun des objets que vous en retirez.

Questionnez vos petites cuillers.

Qu’y a-t-il sous votre papier peint ?

Combien de gestes faut-il pour composer un numéro de téléphone ? Pourquoi ?

Pourquoi ne trouve-t-on pas de cigarettes dans les épiceries ? Pourquoi pas ?

Il m’importe peu que ces questions soient, ici, fragmentaires, à peine indicatives d’une méthode, tout au plus d’un projet. Il m’importe beaucoup qu’elles semblent triviales et futiles: c’est précisément ce qui les rend tout aussi, sinon plus, essentielles que tant d’autres au travers desquelles nous avons vainement tenté de capter notre vérité.

« À peine indicatives d’une méthode », dit Perec, mais méthode tout de même : l’idée semble se suffire à elle-même, il ne reste que l’effort de prendre le temps de la mettre en oeuvre, là où l’on est, et d’en déployer les modalités. Perec semble répondre à sa propre invitation dans Penser/Classer, dans un texte intitulé « Note concernant les objets de ma table de travail », où il projette un inventaire des objets qui semblent s’être retrouvés là par le hasard des accumulations, mais dont il révèle à quel point ils constituent une sorte d’histoire de ses goûts, de leurs changements. Cette note ressemble davantage à un projet de livre, qui n’a pas été écrit, et c’est en ce sens qu’amener Penser/classer dans une classe d’adolescents a de l’importance : parler de la question du « manque » que ne sauraient combler ni la possession d’objets à forte valeur d’échange, ni une distraction qui tourne en rond. Un manque d’autant plus crucial chez Perec qu’il trouve un aboutissement (un écho, un pendant, un…) dans la langue.

D’abord un constat : là où on écrit aujourd’hui, la table de travail des élèves commence par changer toutes les heures. C’est à la fois une autre, et pourtant chaque fois la même. Et surtout elle est obstinément étrangère, immaculée, voire « immaculable » (on fait désormais des revêtements anti-graffiti, que j’aurais envie de comparer aux sièges des stations de métro qui excluent toute station prolongée) : cet espace – qui semble s’évertuer à gommer la gênante individualité de ses utilisateurs – tous les jours, dans toutes les écoles, à renfort de blanco, de pointes de compas, de marqueurs indélébiles, de chewing-gums, on le vandalise, on le martyrise, comme pour lui faire payer d’avoir voulu à ce point nous reléguer dans l’anonymat, dans un statut de génération, comme si on n’était que de passage, comme on n’était que la reproduction de ce que d’autres, avant nous, ont déjà vécu et que vivront les suivants… Alors sans doute le souille-t-on pour y faire surgir quoi que ce soit qui soit une trace d’individualité.

Mais le fait de « partir » de Perec nous situe dans une autre optique : on va graffiter, certes, mais le prof a apporté du papier, il a montré le blog où l’on publie, etc. D’où l’importance d’en lire ne serait-ce qu’un extrait et de montrer la matérialité du livre produit, d’un des livres.

Ensuite, partir de notre espace de travail à nous : votre trousse en raconte beaucoup sur vous-mêmes, pour peu que vous preniez la peine de l’ouvrir, d’isoler éventuellement certains objets, de vous concentrer sur ce à quoi tel ou tel objet est associé. Non pas ce qu’il devrait y avoir, mais ce qu’il y a, en réalité, y compris les déchets, la poussière…

On compare rapidement les trousses sur les tables : rares sont celles qui ne sont pas recouvertes de slogans, de petits mots, de traces laissées par un camarade. Des rires : comme si on ne l’avait pas vu ? Tous les jours on tient ces graffiti portatifs comme part négligeable, et d’un seul coup ils semblent avoir droit de cité. On ouvre quelques trousses, on compare : pas un tube de colle, fût-il de la même marque que celui du voisin, qui ait la même histoire que l’autre, et qui n’en porte les marques : traces de blanco, d’encre, de stylo… Combien de minutes tel stylo a-t-il passé en votre compagnie ? De quoi ce stylo est-il porteur (ou pas) ? Quelles histoires successives le constituent ? Quels instants de votre vie ?

Pour justifier l’acte d’écriture lui-même, on peut aussi l’ancrer dans l’idée d’héritage : si je te fais disparaitre, maintenant, et qu’on n’a conservé de toi que les objets qui t’appartiennent, comment ces objets raconteraient-ils ce qu’ils ont gardé de toi ? Et si on vous faisait tous disparaître, et qu’alignait ensuite le contenu de vos trousses, comment pourrait-on ignorer les différences ? On peut évoquer aussi certaines oeuvres de Christian Boltanski qui mettent en scène des objets comme des reliques. À charge pour nous, donc, de les faire parler pour nous-mêmes.

La difficulté, c’est de s’armer dans la langue : qu’est-ce qu’il faut écrire au juste ? La langue doit devenir à la fois un instrument de recherche et de protection : comment éviter d’avoir l’air d’être sûr de soi ?

D’abord les pseudos nous protègent, y compris au sein de la classe. Je suggère ensuite qu’on n’aille surtout pas vers une explication, surtout pas vers un texte déjà abouti, léché, fluide, mais qu’on aille d’abord cueillir des éclats, ce qui suppose une tout autre concentration et une tout autre approche de ce qu’on a à écrire : non pas expliquer, préparer pour autrui une idée acceptable, mais d’abord se souvenir (voire reconstruire un souvenir) et recueillir quelques éclats : odeurs, sons, goûts, sensations physiques, qui peuvent se passer d’un cadre explicatif (lequel trahirait l’expérience « réelle » qu’on doit pouvoir garder intime). Non pas l’idée, non pas l’explication, non pas la chronologie, non pas la raison d’être de l’objet, mais des bribes qui y sont attachées : cela permet d’aller tout de suite à l’essentiel, sans se perdre dans la nécessité des phrases. Je donne un exemple pour moi-même : ce tube de vitamine C, extrait de mon sac, est attaché à une cause : réunions parents-profs tardives et mal de gorge, parcours hâtif à moto pour aller l’acheter dans un supermarché climatisé, etc. Et alors ? Une fois que c’est dit, je n’ai rien dit. Ce qui me demande une réelle concentration, c’est d’aller rechercher le « concret » qui s’associe à ces éléments :

« Un tube de vitamine de marque « Hicee », orange et vert. Une brûlure sur l’arrière de la gorge, et la voix qu’il faut pourtant pousser encore, encore et encore. L’odeur envahissante du client d’à côté, l’attente. L’humidité dans le bas des reins et le brusque cahot d’un nid de poule imprévu, d’où gicle une eau tiède et boueuse qui traverse les rainures de mes sandales ajourées… »

Importance, je crois, de cette « impro », qui me met devant eux dans la difficulté d’écrire : j’ai le choix entre inventaire des objets, description qui peut aller chercher la précision, développement des « souvenirs » qui s’associent à cet objet. Je suggère également que le lecteur s’en trouve lui-même davantage sollicité, puisqu’il peut chercher pour lui-même à partir de ces bribes. Il n’est bien entendu pas exclu par la suite de retravailler son texte, mais nous en sommes avant tout au stade de la recherche.

Le lendemain je commence à recevoir dans l’email quelques textes, certains messages se terminent par un petit « merci » inhabituel, ce qui me fait penser que la démarche a abouti et que les textes recueillis ont en soi de la valeur. Certains ont réellement développé, sans qu’il ait fallu l’écrire en rouge dans la marge : voilà qui réclame une publication en plusieurs « billets ».

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3 commentaires pour Ma trousse e(s)t moi : présentation

  1. Un écho, déjà presque ancien, sur le site de François Bon : Histoire de mes machines à écrire.

    Un autre écho, le site des archives de l’INA : quand on commençait à parler d’ordinateur « personnel » dans les années 80, et que le terme consacré était encore « micro-informatique »… ça vaut le détour

  2. J. CHEZE dit :

    Bravo Thibault, ce blog est super, tes explications sont passionnantes et les textes des réussites.
    Excellente continuation.

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