Mes toponymes : présentation

Piste ouverte par François Bon, une fois de plus, qui rend hommage à Novarina dans Tous les mots sont adultes (« autobiographie aux noms propres »). Cette fois cependant on n’a pas rouvert son livre pour démarrer, du moins pas tout de suite : c’est qu’en cours de grammaire, puisqu’il était question de noms propres, l’idée est revenue toute seule…

L’homme aux as, dans Vous qui habitez le temps, de Novarina, déroute et intrigue à la fois :

J’ai beaucoup vécu, j’ai pas été déçu : vendangeur à Vilivret, ausculteur à Trois-Chantier, marchand d’idées à Mérignac, fermeur d’usine à Jean-Souffre, circulatorateur aux Offrants, juge de touche en Losogne, tombeur en Val-d’Oise, îlotier aux Houffes, cloueur de stop à Lumigny, hésitateur à la patte d’oie, moutonnier aux bois de Chelles, rappeleur de morts dans les Yvelines…

Surprise de ce personnage qui semble proclamer son existence à travers une série de métiers incongrus, tous rattachés à un lieu, à un parcours, dans une sorte de parodie du curriculum vitae ou du récit de ses hauts faits… On goûte une sorte de résistance à l’ordre convenu du monde, par cette manière de s’y octroyer soi-même une place, une fonction, sur le ton du bilan. Double résistance, par la langue : cette manière de se nommer fait en même temps complètement échapper aux catégories existantes : le personnage ne finit par proclamer sa singularité même.

C’est donc cette parole neuve qu’on va essayer de chercher pour parler de soi-même. Cette problématique me paraît d’une grande importance à l’adolescence, et c’est de cela qu’on va parler sans en avoir l’air. Parvenir à nommer une partie de soi, sans rentrer dans les rhétoriques habituelles qui nous enfermeraient dans un schéma préconçu.

Une idée de procédure, donc. D’abord, on va partir d’une série d’événements qui constituent partie de notre mémoire ; raconter son parcours, à travers les lieux qu’on a traversés et où on s’est constitué. Mais pour utiliser cette envie de se raconter soi sans tomber dans l’ostentation ou dans l’inventaire plat, on va volontairement introduire un décalage, une légère distorsion dans la langue : le recours à un procédé systématisé qui amène à tout relire (et à tout relier dans le même flux). Ainsi on on ne retiendra d’abord des moments importants de son « parcours » qu’un toponyme, associé à une posture de soi, transformée en fonction, qu’on aura pris soin de nommer comme un métier.

Par exemple : je pense d’abord aux lieux qui pour moi comptent : villes, mais aussi nom de chemins ou de routes, noms de maisons, de régions, de pays… L’important est de faire surgir telle quelle la singularité d’un toponyme, et d’établir une petite liste de tous ceux qui comptent : en soi, il y aurait intérêt à se définir ainsi soi-même à travers une série de lieux.

Mais on va aller plus loin et associer à chacun de ses lieux une image de soi. Se demander, pour chacun, dans quel souvenir particulier de geste, de posture, d’activité, d’action je parviens à me projeter : je me revois, à X, en train de faire quoi ? Associer ainsi chaque toponyme une photographie mentale de soi en activité (même si c’est attendre ou dormir). Cette étape-là de l’écriture restera secrète pour les autres, et si on l’écrit, ce sera pour soi, comme support ; on peut même l’intérioriser et ne pas l’écrire du tout. L’important, c’est de bien visualiser : en ce lieu, tel jour, ou bien plusieurs fois, ou régulièrement, j’étais en train de faire quelque chose qui comptais ou a compté : ça peut être un événement ponctuel, une habitude ou un événement qui s’est répété.

Par exemple : j’ai un souvenir d’un coup de téléphone désespéré qui pour moi compte beaucoup, qui me revient très souvent quand je repense à Beaugency, et qui fait à mes yeux partie des souvenirs importants, représentatifs de l’histoire de ma personnalité. Autre souvenir : d’immenses potées au chou en famille à Saint-Denis des Coudrais. Ou encore : construction de cabanes dans un chemin qu’on appelait « La Cure », souvenir qui s’associe au souvenir d’un corps léger, porté par l’été. Aucune importance s’ils sont dans le désordre : laisser faire la mémoire et venir les associations à partir des noms de lieux.

Une fois ces instants isolés, qui pourraient être une série de cartes postales de moi-même, de moments qui, mis bout-à-bout, illustreraient des moments important de ma vie, de ses étapes, on va détourner l’envie du développement autobiographique, de la petite histoire qui aplatirait le souvenir (le transformerait en banal récit de souvenir) : et pour cela nommer ces instants à partir de l’activité elle-même, transformée en fonction (en nom de métier) suivie du lieu où elle s’est exercée :

J’ai été téléphoneur à Beaugency,

mangeur de potées immenses à Saint-Denis des Coudrais,

constructeur de cabanes dans la Cure.

Essayer de varier et d’aller un peu plus loin dans la distorsion, en isolant un geste, un des éléments de l’action évoquée :

J’ai été souleveur de combinés de téléphone public à Beaugency,

découpeur de morceaux de carottes à Saint-Denis des Coudrais,

ficeleur de chanvre aux branches dans La Cure.

La distorsion plus visible confère une dimension nouvelle au souvenir ainsi rapporté, l’inscrit davantage dans une « langue ».

Autre manière de jouer de la distorsion : introduire un des sentiments ou une des particularités de la situation évoquée, et le raccrocher directement au métier, comme complément du nom :

J’ai été téléphoneur de désespoir à Beaugency,

mangeur d’immensité à Saint-Denis des Coudrais,

constructeur de cabanes de légèreté dans la Cure.

etc.

L’important est qu’on finisse par goûter de cette distorsion et des variétés qu’elle permet, de jouir à la fois de ce décalage pour soi-même, et pour l’effet qu’il aura forcément chez les autres : décalage mi-comique mi-tragique (le passé composé semble tout reléguer à l’accompli), surprise qu’une vie puisse se dire aussi indirectement que densément à travers des toponymes : «  Il ne peut être question de pasticher Novarina. Mais toucher à la norme convenue du sens, de la grammaire et du vocabulaire permet de faire passer avant tout le reste cette autonomie de la langue et son chant, même lorsqu’il s’agit des choses les plus ordinaires » (Tous les mots sont adultes).

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4 commentaires pour Mes toponymes : présentation

  1. Et pour ceux qui veulent en savoir un peu plus sur Valère Novarina et les chemins qu’il ouvre, un reportage assez récent où il est question des décalages et de leurs effets : c’est ici.

    On peut aussi aller voir directement son site, ou encore retrouver des lectures ou des entretiens mis en ligne sur Youtube par Jean Paul Hirsch (sur le site duquel on trouvera aussi énormément d’autres choses).

  2. Kate-Sheena dit :

    Haha ! Sascha trouvééé ! Par Julien et Kate !

  3. Gugus La Puce - Soja le Ninja dit :

    On a presque trouvé tout le monde 🙂
    Rebravo à nous !

  4. deux personnes anonymes dit :

    génial, bon travail et bonne chance =)

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