Seul(e) dans la ville : présentation

Rares sont les années où on n’aura pas tenté, pour parler de poésie, d’utiliser cette consigne à partir de Zone de Guillaume Apollinaire, largement commentée et explicitée dans Tous les mots sont adultes : parce que la ville étouffante, tentaculaire, où jamais rien ne s’arrête, tenue à distance derrière un marais et une vitre – et dont on s’extrait ici, dans une salle climatisée –, implique une tension permanente, ne serait-ce que parce qu’une fois levé, dans cette salle où l’on ne fait que parler ou écrire, par la fenêtre on voit tant de voitures passer… Tant de gens que des tâches, des histoires, des décisions et des rencontres précipitent sur l’autoroute surélevée, à quelques centaines de mètres, et qu’on observe sans autre son que le ronronnement de l’extracteur et de nos paroles… Un simple regard sur le dehors suffit à faire qu’on cherche mentalement à le rejoindre.

On demande alors de nommer les désirs, les tensions que la ville contribue (a contribué) à faire naître en nous : autant d’autres partout, tout le temps, et de soi justement parler quand même, lorsque à toutes ces personnes on se confronte mentalement.

Les parcours dans Bangkok de tous ceux qui sont réunis dans la salle se limitent souvent à quelques territoires connus, plus ou moins circonscrits par le commerce et les néons : on se sera d’ailleurs croisés le matin, entre deux tôles, l’un dans un bus, l’autre sur un moto-taxi, l’autre en voiture, pour venir ; mais il n’y aura pas eu une journée où on n’aura pas, ne serait-ce qu’un instant, entraperçu d’autres vies, d’autres façons de faire, d’avoir un avenir ou se l’imaginer… Et ces fois si nombreuses où on aurait pu, finalement, tenter d’avancer un peu plus dans un rayon, une ruelle, s’extirper et être devenu une autre personne, avoir échappé à ce que les autres savent de nous : c’est ce matériau qu’on a envie de convoquer.

D’où l’importance d’insister, au moment où on demande d’écrire, sur le fait qu’on parle de soi seul dans la ville, comme si la ville constituait à la fois la toile de fond et la teneur du destin qu’on se choisit : de ces instants où l’on s’arrête (et pas de ce qu’on a fait) et où le regard sur les autres est un regard sur soi – et d’où l’importance de recourir dès le départ au texte d’Apollinaire, dont les résonances autobiographiques constituent un appui : de soi qu’est-ce qu’on retient au milieu de cette ville-là, et quels frictions avec ce qui pourrait nous faire devenir autres ? Question-clé à l’adolescence, surtout dans une ville où chaque ruelle porte la trace de la trépidation et de la violence de la nuit (une ville aux noms multiples, sur laquelle le Crépuscule du soir et les Tableaux parisiens semblent avoir prise).

L’appui pour écrire, la protection aussi, c’est ce décalage induit par la deuxième personne et par le présent de l’indicatif : à la fois une manière de se saisir de soi-même, de s’apostropher, et de suspendre un moment où l’on se sent dépossédé, attiré par l’envie de faire céder, ne serait-ce qu’un instant, quelques barrières.

Pour cette série, on expérimente une mise en ligne progressive, par ordre alphabétique : un texte par jour, jusqu’à ce que les 26 aient été publiés ; c’est une invitation directe à prendre le temps de lire et de commenter. On intercale les textes avec des images de la rue, prises pour la plupart entre la maison et l’école, espérant ainsi établir une continuité d’un texte à l’autre, une sorte de contrepoint, comme pour la série des « fenêtres » on avait intercalé celles de l’école où on écrit.

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Un commentaire pour Seul(e) dans la ville : présentation

  1. rivals dit :

    je me noie avec délice dans votre écriture !

    ER

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