Pourquoi ce blog ?

« Pour la première fois dans l’histoire, c’est la séduction qui opprime et non pas la violence. Comment ne céderait-on pas à un spectacle dont le flux occupe votre intériorité tout en vous procurant délassement et plaisir ? Ce flux n’a d’autre sens que son propre mouvement, et ce mouvement est assez entraînant pour susciter une disponibilité passive qui a reçu l’étiquette de « cerveau disponible ». Cet organe immatériel (je n’ose dire inorganique) est greffé sur nos corps comme une bouche dont l’avidité ne cesse d’être excitée.
Cette avidité fonctionne sur la privation : il ne s’agit surtout pas de la satisfaire mais de la leurrer encore et encore afin de la rendre insatiable. L’étrange est que cet appétit ressemble à celui de la connaissance alors qu’il en est la caricature. » (Bernard Noël, À bas l’utile, 2010)

Ce blog part d’une envie de défendre, dans la profusion de nos écrans et de ceux des « digital natives », une lecture dense, source de sens, de profondeur, de plaisir à plonger dans la complexité du monde ou d’explorer la complexité des rapports qu’on tisse avec lui, et ce dans la pratique hebdomadaire de la discipline « français ».

Pour cela, contourner l’appareillage technique et les habitudes scolaires qui la rendent peu attractive, notamment face aux nouveaux environnements numériques d’une part, et face aux sollicitations mercantiles, désormais quasi-normes – parfois écrasantes pour des individus en quête de repères.

Tenter aussi de répondre à une frustration permanente, à une détresse chaque année ressentie : à 13 ou 14 ans, pour m’affirmer, je me retrouve seul devant mes 300 amis de Facebook, sans pour autant savoir ce que dans ce monde là je « vaux » : comment me découvrir autrement que par une mise en scène d’un « profil », d’un « avatar », d’un « mode ceci » ou « mode cela », qui ne vaut que par sa valeur d’échange (voire d’interchangeabilité : par le seul fait que mon « profil » soit « personnalisable », par exemple) ?

Il est possible d’intégrer cette densité en intégrant les moyens d’écriture numérisée et les écrans : tenter de concilier deux mondes qui tendent à être perçus comme de plus en plus distants, plutôt que d’opposer l’un à l’autre (« tout ça c’est la faute au SMS, à Facebook, à Internet, à… etc.) , de déplorer un « niveau qui baisse » et tenter d’inculquer de force des « règles » que les pratiques sociales invalident quotidiennement. À l’heure des blogs, beaucoup d’élèves ouvraient leur « Skyblog », et faute de savoir quoi y mettre, finissaient par abandonner. Sur Facebook, la même envie d’avoir quelque chose à dire/être finit par se réfugier dans l’accumulation de pseudo-tests, et la distraction a des relents d’ennuis, comme si le vide et l’indifférenciation des informations laissaient percevoir un vide à combler… Encore nous faut-il investir le terrain. Si circule un lien de collégien invitant à aller parcourir le texte d’un autre, alors Facebook aura été très utile.

Pour cela, admettre qu’à l’école, on puisse commencer par écrire : ancrer régulièrement l’écriture des élèves dans l’immédiat présent, dans les frictions de la grande ville, dans les territoires qu’ils traversent, avec ce qu’ils sont/font (ou pas) à Bangkok : « écrire « avec de soi« .

La ville étouffante oblige à réfléchir à notre présence en son sein, pousse à nous questionner sur la place qu’on y prend, sur ce qu’elle nous prend aussi. L’école s’y inscrit au milieu d’une série de parcours : en une journée, qu’est-ce qu’elle me propose pour parler (vraiment) de moi (non pas raconter ma petite journée, mais me découvrir : ouvrir des portes sur ma profondeur, ma complexité, les rapports que je tisse avec les autres, me mettre en situation d’avoir des bonnes questions plutôt que des réponses prévues ou prévisibles) ?

Pour autant il ne s’agit absolument pas de favoriser un étalage sentimental, une mise en scène de l’ego, du privé, de donner l’occasion de faire l’important : plutôt mettre en contact direct avec l’exigence et le « décalage » que mettent en jeu des textes littéraires (la « réflexion » non pas comme activité intellectuelle qui passerait par l’assimilation de concepts abstraits, mais tactile, quasi au sens spéculaire — voir l’éclairage de Leslie Kaplan, qu’on peut faire lire en lycée, sur la question de savoir à quoi sert la littérature : « Qui a peur de la fiction« , voir également son texte « Les mots« ).

Postuler en classe qu’écrire peut servir à autre chose que « faire passer un message » ou « faire passer un bon moment » au lecteur agréablement distrait par une petite histoire bien tournée ; faire éprouver qu’écrire est une recherche, une découverte, que l’activité en elle-même génère son propre intérêt ; faire de la densité et de la difficulté du langage un outil de travail de soi, autant qu’une arme contre les rhétoriques qui envahissent le monde de la (dite) communication, contre l’étouffement dans des paroles (ou des cours…) prévisibles, contre l’indifférence et la barbarie  (« L’inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance » – Saint-John Perse, Discours de réception du Nobel).

S’il ne s’agit pas non plus de faire croire à chacun qu’il est poète à bon compte, on peut à tout le moins l’inviter à en explorer quelques postures, à voir par quels chemins on peut éventuellement, si on s’y met vraiment, le devenir, et s’y essayer, plutôt que de décréter d’avance ce qu’est supposée être « la poésie » (voir aussi le texte de Francis Ponge dans Le Parti pris des choses, où il est question de « secouer la suie des paroles »). En bref, plutôt que de l’expliquer en boucle, la littérature, et d’affronter quotidiennement la question « c’est ça qu’il FAUT faire, m’sieur ? », essayer de « faire sentir » tout ce qu’elle PEUT faire pour nous (si nous aussi on fait quelque chose pour elle).

Une des « réponses » au vide des distractions en boucle, ou plutôt l’un des outils privilégié de ce questionnement, passe donc par l’exercice de la littérature, et par une prise de risque délibérée, où c’est la langue elle-même qui nous sert de protection : « si on ne va pas au plus haut lieu de risque, on n’aura fait qu’ajouter à la masse morte des mots » (François Bon). Cet exercice de la langue aujourd’hui ne peut plus se limiter au papier pour des élèves qui n’y consacrent qu’un temps très court, absorbés par le multimédia.

En somme, donner dans nos écrans une place à l’écriture créative :

  • pour donner du sens à notre présence en un lieu qu’on apprend à reconsidérer ;
  • pour apprendre à se connaître dans une relation attentive à la langue (« j’écris pour me parcourir », Henri Michaux) ;
  • pour tisser un lien entre « le cours » de français et l’immédiate présence des êtres et des choses qui nous entourent,
  • pour s’approprier des textes du répertoire, y compris moderne et contemporain, où se joue la même curiosité d’être au monde que celle qu’on mobilise en se concentrant sur ce qu’on a à écrire.

Faire régulièrement du cours de français un moyen plutôt qu’une fin, en y intégrant  l’écriture de type blog, à plusieurs voix, et exploiter les possibilités de « jeux » (au sens de décalages) que permettent les apports multimédia et le monde du web dit « 2.0 ».

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2 commentaires pour Pourquoi ce blog ?

  1. Emmanuel Rivals dit :

    Passionnant, impressionnant : le projet, vos explications, vos exigences, le résultat (textes et photos) !
    Je reviendrais bien volontiers en cours de français !

    Côté pratique : on lit les articles (la trousse par ex) avant de lire le thème, dommage !

    Longue vie à ce blog !
    ER

    • Merci pour les encouragements ! Vous êtes le bienvenu en cours, mais attention, hein : il faudra écrire, lire à voix haute… Ce n’est pas noté, ça aide à se lancer tout de même…

      Et merci aussi pour la suggestion de la présentation du thème avant les textes. Je vais faire en sorte de rendre ces présentations plus visibles en les affichant dans le menu. On atteint là une limite du principe du blog avec présentation antéchronologique.

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